On me pose souvent la même question : « Vous savez déjà ce que vous allez peindre ? »
La réponse les surprend toujours. Non, je n’en ai presque jamais la moindre idée.
Je pourrais te montrer une toile blanche et te dire qu’elle deviendra peut-être une cité oubliée, un voyageur solitaire ou une créature née d’un rêve. Mais la vérité est que je l’ignore encore.
Je commence toujours par écouter. Cela peut sembler étrange.
Pourtant, c’est exactement ce que je fais. J’étale les premières matières, j’observe les accidents de la peinture, les reliefs qui apparaissent, les couleurs qui se rencontrent. Peu à peu, quelque chose émerge. Une silhouette. Une arche. Une montagne. Une lumière.
À cet instant, je cesse d’imposer mes idées. Je commence à poser des questions.
Qui habite cet endroit ? Pourquoi cette porte est-elle entrouverte ?
Que s’est-il passé ici avant mon arrivée ? Je crois que c’est pour cette raison que je me sens davantage explorateur qu’inventeur.
Je n’ai jamais eu le sentiment de fabriquer un univers de toutes pièces. J’ai plutôt l’impression de découvrir un territoire qui existait déjà, caché quelque part sous les couches de peinture.
Cette manière de créer demande une qualité que notre époque oublie parfois : la patience.
Accepter de ne pas savoir.
Résister à la tentation de tout contrôler.
Laisser une œuvre respirer avant de lui demander ce qu’elle veut devenir.
Il m’arrive de contempler une toile pendant plusieurs jours sans y toucher. Certains penseraient que je ne travaille pas.
Au contraire.
C’est souvent à ces moments-là que le tableau avance le plus.
Il continue de vivre en silence, dans un coin de mon esprit.
Puis un matin, presque sans prévenir, la suite devient évidente.
Je retourne à l’atelier avec l’impression de retrouver un vieux compagnon de voyage.
Cette façon de créer influence aussi mes romans.
Je ne construis pas seulement une intrigue.
Je pars à la rencontre d’un monde.
Les personnages me surprennent. Les paysages apparaissent. Les civilisations prennent forme. Et moi, je prends des notes comme un voyageur qui cartographie une terre inconnue.
Au fond, peindre et écrire sont pour moi un seul et même geste.
Celui d’ouvrir une porte.
Et d’avoir le courage de la franchir sans savoir ce qui m’attend de l’autre côté.
Avez-vous déjà commencé quelque chose sans connaître la destination ?
Parfois, les plus beaux voyages sont précisément ceux dont on ignore encore le chemin.